
Auschwitz. A lui seul, ce nom fait froid dans le dos, tant il symbolise l´une des pages les plus atroces de l´Histoire. A 70 kilometres a l´ouest de Krakow, plus de 1,3 millions d´hommes, de femmes et d´enfants ont peri durant la seconde guerre mondiale dans ce camp de concentration ou a Birkenau, son voisin. Aujourd´hui, ce sont des lieux de recueillement et de memoire, on y croise notamment beaucoup de groupes scolaires.
J´avoue avoir hesite a m´y rendre, les themes de l´occupation et la deportation m´etant deja relativement familiers. Outre des lectures et films, je me souviens encore nettement avoir visite le centre de la Resistance et de la Deportation de Lyon il y a environ dix ans, ou, beaucoup plus recemment, la Maison de la Terreur, a Budapest. Mais Auschwitz reste un lieu unique. L´epicentre de la cruaute poussee a son paroxisme, et surtout a une echelle indstrielle qui depasse l´entendement. La majeure partie de cette usine de la mort est restee figee dans le temps, tels ces mots de fer forge, enseigne incroyablement cynique qui ferme le portail au dessus de la tete de celui qui penetre dans le camp. "Arbeit macht frei" (le travail rend libre). Au dela, un alignement de longs batiments de briques rouges rigoureusement identiques et numerotes, a l´origine utilises par l´armee polonaise avant que les envahisseurs nazis en prennent possession. Des tours de guets et des kilometres de barbeles pour aneantir tout espoir d´evasion. Un mur au fond d´une cour, une potence a portee de vue de tous, deux endroits servant aux executions arbitraires.
La plupart des batiments abritent desormais des expositions consacrees ax pays d´Europe occupes par le 3eme Reich ayant paye un lourd tribut au genocide juif, et plus largement, a la deportation de tous les prisonniers de guerre, resistants, et elements juges "asociaux" (tziganes, prostituees, homosexuels, handicapes, temoins de Jehovah). Dans chaque espace museographique, on peut se noyer dans une ribambelle de chiffres et de dates, qui ne masquent pas pour autant l´inhumanite de fait crument illustree. En s´approchant de deux photos, on peut ainsi observer sur celle de gauche un couple bien portant et leur fils, qui prennent la pose en maillot de bain sur un lieu de villegiature. Sur celle de droite, on retrouve la meme femme assise sur le lit d´un hopital de fortune. Meconnaissable, squelletique, le regard tourne vers le neant. Qu´importe que cette victime de la barbarie soit Polonaise, Hongroise ou Francaise. A Auschwitz, elle est passee de 67 a 25 kilos.
Inauguree au debut des annees 2000, l´exposition dediee a la France presente une scenographie claire, qui entremele habilement la grande histoire - des premieres mesures discrimantes a la deportation des juifs - sans omettre de decrire de facon nuancee le comportement des Francais de l´epoque - et la petite, via des portraits de deportes que l´on suit d´une salle a l´autre. Comme celui de ce vieil avocat, qui pris la plume afin de dire a Petain en personne son indignation, ou de ce jeune resistant au visage encore juvenil.
Enfin, plusieurs batiments temoignent des conditions de vie et de mort a Auschwitz, via des expositions thematiques : hygiene, travail force, extermination... D´epouvantables tableaux dessines au crayon evoquent les brutalites et la souffrance quotidienne. Les deportes y ont moins des traits d´hommes que de zombies aux corps decharnes, animes seulement par les menaces de leurs bourreaux. Plus loin, on ne peut que rester meduse devant les sinistres collections de biens ayant appartenus aux victimes : montagnes de chaussures, de lunettes, de valises, et meme de cheveux feminins qui etaient destines a l´industrie textile allemande.
A la sortie de l´un des blocs, je m´apercois soudainement que la grisaille ambiante a ete emporte par la penombre, qui rend Auschwitz encore plus lugubre. Il n´y a plus un chat dans le camp. Faute d´avoir vu le temps passer, je n´aurais pas vu Birkenau. Dans les baraquements en bois de ce prolongement d´Auschwitz beaucoup plus vaste - mais ensuite davantage detruit par les Nazis en fuite - les conditions de detention etaient encore plus inhumaines, la mort etait une entreprise encore plus massive.
Dans la conscience collective, les camps de concentration et d´extermination prennent un visage tellement cauchemardesque qu´il est sans doute important de voir de ses propres yeux ces lieux, afin de se souvenir qu´ils appartenaient malheureusement a une realite implacable. Face a l´evidence concrete du "Comment?" restent plus insaisissables, plus obscures les explications au "Pourquoi?". Je me souviens d´images du proces de Nuremberg, qui tachait d´eclaircir les responsabilites des hauts dignitaires nazis et mettait le doigt sur l´effroyable mecanique dont personnes ne s´estimait vraiment responsable. Apres tout, au sommet de l´echelle hierarchique on ne faisait que signer des documents, et en bas, on ne faisait qu´obeir... Dans un echange de mail avec un ami bulgare, celui-ci me disait qu´a ses yeux, les Allemands ne pourront jamais etre completement pardonnes. J´ai une conception des choses un peu differente. Lorsque je croise un Allemand, je n´imagine pas une seconde lui reprocher les mefaits que son grand-pere pourrait avoir commis. L´Holocauste reste evidemment une tragedie a l´ampleur inegalee, mais je ne pense pas que nos voisins d´Outre-Rhin aient une propension a la barbarie plus developpee que d´autres, ils n´ont d´ailleurs jamais eu et n´auront jamais le monopole de la monstruosite. Surtout, bien que cette idee soit rudement derangeante, je crois que la ligne rouge se revele beaucoup plus tenue qu´elle ne le parait, beaucoup plus facile a franchir que le laisserait imaginer un schema d´interpretation manicheen. Dans les prisons d´Abu Ghraib et de Guantanamo, dans leurs uniformes frappes des couleurs de la "premiere democratie du monde", des geoliers ont utilises ces dernieres annees des methodes de torture qui n´ont rien a envier a celles du 3eme Reich. Mais se considerent-ils comme des bourreaux, ou comme de devoues soldats ne faisant que lutter contre le terrorisme?
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